La maison Libretto a réédité une incroyable et implacable trilogie consacrée au front de l’Est durant la Seconde Guerre mondiale. Elle a été livrée, dans le «désordre», par l’écrivain allemand Theodor Plievier. Par désordre, il faut entendre le fait que la parution des livres ne respecte pas l’ordre chronologique de la séquence historique qui est mise en scène.
Le roman essentiel de cette œuvre est en effet constitué par «Stalingrad», publié dès 1945. Mais «Moscou», paru en 1952 et premier volet de ce triptyque, aborde l’attaque allemande contre la Russie. Il est suivi de «Berlin», publié en 1954. Ce dernier tome aborde la chute du Reich et la naissance douloureuse de la RDA.
Mais cela n’enlève rien à la vaste cohérence de cette fresque sombre, comme écrite à la mine de plomb et noircie au fusain. Ce prodigieux ensemble littéraire fait vivre et mourir un kyrielle de personnages qui entrent et sortent de l’histoire à la manière d’un roman… russe.
Pour en parler, entre plan éditorial et plan de campagne, j’ai opté pour ce dernier.
Nach Moskau
Dans «Moscou», Theodor Plievier aborde la première phase de la campagne de Russie. Celle de l’opération «Barbarossa» brillamment décryptée par l’historien Jean Lopez (Lire aussi sur ce site).
Et comme tout est dans le livre d’histoire, tout est dans le roman. La narration fourmille d’un luxe de détails émaillant un récit à la construction maîtrisée et au style efficace qui s’efforce de présenter différents points de vue sur le conflit avec le souci manifeste d’une recherche d’équilibre dans leur expression.
Le récit qui commence dans l’attente du déclenchement de l’opération, accorde un place importante à l’idéologie des belligérants. Côté allemand, elle s’ancre dans l’ordre sur les commissaires émanant directement d’Hitler. La nécessité d’éliminer les cadres politiques de l’Armée rouge consacre la guerre idéologique, le choc mortel de deux visions du monde, de deux révolutions. Même si certains gradés en feldgrau expriment d’emblée leur circonspection à l’encontre de cette consigne et de sérieux doutes sur la pertinence de l’ensemble de cette opération.
Du côté soviétique, la surprise et la violence de l’agression expriment bien le grand flottement qu’elle occasionne chez les militaires et les civils.
La troupe et son encadrement sont à la fois débordés et déconcertés. Plievier offre ainsi en creux les effets des grandes purges des années 1930 sur l’Armée rouge. Quant aux gradés qui s’efforcent d’ériger une ligne de défense, ils paient de leur vie, parfois pour l’exemple, la traque aveugle au défaitisme et l’impréparation de l’Armée rouge dont la doctrine n’est pas consolidée. Le choc initial se traduit en panique, en désertions de masse, en désorganisation.
Au sein du peuple, certains entrevoient dans le conflit l’espoir d’une sorte de libération tandis que d’autres puisent une confiance accrue dans les capacités du parti et de Staline à réagir et sont incités à rejoindre les partisans.
Sur la ligne de front, la description des mouvements en tenailles et des batailles d’encerclement triomphalement menées par une Wehrmacht gorgée d’optimisme est très documentée. De même, on voit comment, avec l’étirement des lignes d’approvisionnement, les épreuves de la météo (pluie, boue, froid, gel…), l’usure des matériels, la fatigue qui mine le moral et l’ampleur des pertes s’émousse ce glaive jusqu’alors invincible.
Après les triomphes de l’été, Plievier donne à voir une armée allemande singulièrement éprouvée à l’automne. Le guerre de mouvement s’est ralentie en raison d’une sévère attrition des capacités offensives. La progression se fait difficile, épuisante, et le renversement progressif du sort des armes se dessine.
Au cœur du chaudron
C’est ainsi que «Stalingrad» devient la grande ligne de pliure de cette histoire et de l’Histoire.
Entre les aéroports de Pitomnik et Gurmak, le Kurgan Mamïev, l’usine de tracteurs et autres hauts lieux emblématiques de cet affrontement, Plievier «ressuscite» quelques, rescapés, quelques vétérans de la campagne de 1941 qui, à front renversé, se retrouvent désormais à mariner dans le chaudron, le «kessel» de son «Stalingrad». Les assiégeant d’hier sont devenus des assiégés. L’Armée rouge a su réagir, apprendre de ses échecs initiaux et articuler sa propre manière de conduire des opérations d’envergure.
Avec une véracité confondante et des mots percutants, Plievier décrit la déchéance et la misère de la VIe armée tout en respectant les déroulement des opérations de grignotage de la poche. La bataille de Stalingrad a fait l’objet de nombreux récits romanesques ou militaires. Plievier n’a de cesse de la reconstituer à hauteur d’homme avec un souci de la précision topographique qui semble digne d’un état-major.
Comme symbolique de ce siège, de cet enfermement, Theodor Plievier opère ici un grand repli des points de vue et son propos reste centré sur le camp allemand. Mais la description qu’il fait de la souffrance et des conditions de détresse qui s’emparent de ces soldats perdus devient aussi le miroir des traitements inhumains que ces hommes ont réservé aux Russes lorsqu’ils conduisaient leur offensive initiale. Ce «Stalingrad» est un roman, mais il peut apparaître comme un très grand reportage, une vaste reconstruction journalistique très sourcée de cet affrontement. À tel point que les éléments de fiction reposent beaucoup sur les nombreux personnages que Plievier fait croiser à son lecteur. Ils sont cette chair à canon grossièrement étayée d’éléments biographiques qui, tout en les inscrivant dans le contexte historique de la bataille, les placent aussi dans leur propre ontologie. Ce sont des jeunes arrachés à leur foyer, à leur terroir à leur land, au cours d’une vie qui devait avant tout restée vouée à l’agriculture à l’artisanat ou autre.
Par ailleurs, cette lecture ne peut aussi que renvoyer a deux autres grands romans enracinés à Stalingrad. On peut en effet penser à «Éclairs lointains» d’Heinrich Gerlach et au formidable «Vie et Destin» de Vassili Grossman* . Ces trois livres tendent à inscrire le «moment» de Stalingrad dans la perspective bien plus vaste d’une réflexion sur les aspects du totalitarisme. Chez Plievier cette question est incarnée par le colonel puis général de blindés Vilshofen. Dans cette bataille, «la réalité était si lourde, si tendue, si serrée qu’elle commençait à prendre feu. Les flammes faisaient apparaître tout à coup toute la montagne. Et Vilshofen était le brandon, le feu Saint-Elme de cette nuit de l’Apocalypse.»
Il ne cesse de poser, à lui-même comme aux autres, soldats ou officiers supérieurs, la question du sens. Sens de la guerre bien sûr, sens de l’engagement et du devoir, sens de la vie enfin. Il interpelle aussi sur la nature du combat engagé par les nazis et les méthodes employées pour le mener, avant même que la fortune des armes ne bascule vers l’effondrement global, le zusammenbruch…
Berlin, années zéro
Un crépuscule qui se déroule dans une capitale en ruine, cernée par les troupes soviétiques où chacun tente de survivre en devenant aussi le jouet des circonstances.
C’est donc une ville brisée, broyée, concassée que vient se clore l’avant-dernier chapitre de cette épopée hallucinante. Car dans «Berlin», Theodor Plievier montre une volonté d’aller plus loin. Plus loin dans le temps, plus loin dans l’analyse, plus loin dans la dénonciation.
Bien sur, la bataille de Berlin occupe un place centrale. Ce qui était esquissé dans «Stalingrad» revient de manière décuplée dans cet ultime volet.
Le naufrage allemand s’accomplit dans les profondeurs du bunker où l’on se berces des illusions du Führer, où l’on bâfre, où l’on boit, où l’on s’abandonne en attendant la fin. Où des dignitaires nazis tels Martin Bormann au simple citoyen, on cherche à survivre, à échapper aux Russes et à ne plus avoir d’horizon. Chez Plievier, cette agonie transforme la ville en une sorte de «Berlingrad» grignoté avec ténacité, acharnement et volonté de revanche par des soldats qui tuent, pillent rançonnent et violent.
Mais Plievier ne s’arrête pas là. Il s’affranchit de l’aspect «littérature des ruines» pour orienter son travail dans un sens bien plus critique et politique.
Ainsi, avec une précision diabolique, il décrit la vaste politique de démontage opérée par les vainqueurs. Avant même la fin officielle des hostilités, machines, usines, ateliers sont expédiés à l’arrière, souvent sans soins, au titre des dommages de guerre, pour être transférés vers l’est tout en étant manipulés par une main-d’œuvre formée de prisonniers de guerre. Dans le même temps, Moscou expédie comme un impedimenta ces communistes un peu égarés appelés à devenir les nouveaux maîtres d’une République démocratique allemande en gestation difficile.
Non sans cynisme ni amertume, il exprime l’idée que ces futurs dirigeants ne sont que des fantoches avant même d’avoir exercé l’ombre d’une responsabilité tant le «Grand Frère» tient d’abord à imposer ses conceptions quant à l’avenir et à l’évolution de leur zone d’occupation.
Ainsi Plievier aborde la Guerre froide qui contribue à faire de Berlin une ville monde et le pivot de cette nouvelle confrontation Est-Ouest. Il évoque la tentative de blocus de Berlin orchestrée par les Soviétiques et la riposte occidentale avec le déploiement d’un énorme pont aérien.
La critique idéologique affleure autant qu’elle sous-tend le propos de Theodor Plievier. Et comme pour jeter une sorte de pont historique tout en renvoyant dos à dos les deux totalitarismes qui ont plongé le siècle le dans la nuit, il ne prend parfois pas de gant et d’une manière expéditive, d’une formule sèche il exprime le passage de la dictature nazie à celle du prolétariat en notant, en taclant: «Ulbricht parla… Un Himmler pontifiant.»
L’auteur achève son épopée avec l’insurrection, encore relativement méconnue des travailleurs de Berlin-Est, en juin 1953. Cet épisode permet à Plievier de sceller le destin du sergent August Gnotke, rétrogradé au front simple soldat dans un bataillon disciplinaire, et de l’ex-adjudant Paul Loose, rares personnages qui parviennent à traverser cette trilogie de fer, de feu et de sang mais qui finira par les engloutir dans le sursaut d’une prise de conscience politique…
À lire cette œuvre à la fois peuplée d’ombres et très incarnée, écrite au plus près des événements emplie de vérisme et d’humanisme, nourrie de questionnement, à la fois moderne et distanciée, il semble inconcevable de comprendre comment Theodor Plievier a pu ainsi être oublié.
Ces quelques 1500 pages sont incroyablement construites et documentées. Le romancier n’omet rien des violences de la guerre et sous sa toise, les Russes et les Allemands n’ont rien à s’envier. Sous son regard critique, il passe à la moulinette le militarisme prussien, le fascisme et ce socialisme de la biographie et de l’autocritique n’hésitant pas à recourir à une ironie féroce. Son propos, jamais neutre et toujours sensible, ne semble porter aucune relecture mémorielle des faits, ne véhiculer aucun discours dominant, ne porter aucune interprétation historique. Dans ses lignes qui font déjà percevoir les deux conflits mondiaux comme la guerre de Trente Ans du XXe siècle, on pourrait sans doute trouver une matière utile à certains travaux d’historiens…
L’incroyable force qui ressort de travail dense repose en grande partie sur les opportunités qui relèvent du propre parcours de l’auteur. Voir https://fr.wikipedia.org/wiki/Theodor_Plievier
Un personnage et un auteur singuliers
Ce travail passionnant, foisonnant et éclairant fourmille de personnages réels et fictionnels. Parmi eux, il convient de ressortir l’itinéraire ambigu et chaotique du colonel Zecke, homme sans prénom. Il apparaît dans «Moscou», ne donne pas signe de vie dans «Stalingrad» et réapparaît dans «Berlin». Au fil des aléas, des ordres, des contre-ordres et du désordre de la guerre, il finira dans le secteur est avant de se retrouver, un peu étranger et seul dans Berlin-ouest, découvrant avec surprise un bistrot abondamment approvisionné où les rares clients sont – déjà – indifférents à ces crises qui surviennent par delà le rideau de fer. On peut peut-être déceler dans ce personnage un peu du propre cheminement de l’auteur. En effet de sensibilité communiste, Theodor Plievier passe la guerre en URSS. Il peut écrire son «Stalingrad» grâce aux témoignages de prisonniers allemands qu’il recueille lui-même dans des camps autour de Moscou. Ce matériau exceptionnel contribue à l’efficacité de son roman qui connaîtra un grand succès éditorial. Ensuite, il s’insère dans la future RDA où, il exerces des responsabilités culturelles jusqu’à une sorte de rupture idéologique survenue en 1948. Il passe ses dernières en Suisse, au Tessin. C’est là qu’il rédige «Moscou» puis «Berlin» et meurt en 1955.
«Moscou», par Theodor Plievier, 425 pages, Éditions Libretto, juin 2025
Une phrase: «La campagne de Russie n’avait plus rien d’une promenade de santé, elle s’était terriblement durcie, surtout depuis l’apparition des partisans.Les nerfs des hommes étaient tendus à l’extrême. Le flottement qui s’était produit la veille, au moment du repli, constituait à la fois un symptôme et un avertissement. Il était temps d’arriver à Moscou et à la fin des opérations militaires.»
«Stalingrad», par Theodor Plievier, 591 pages, Éditions Libretto, juin 2025
Une phrase: «L’artillerie, les lance-bombes, les blindés, toute cette machinerie infernale que la technique allemande a mise en œuvre. À laquelle le travail allemand a donné des dimensions extraordinaires, cette machine que l’abstraction allemande a créée pour broyer d’autres peuples, la voilà maintenant avec ses dimensions encore multipliées. Et elle passe en roulant sur les soldats allemands qui sont accroupis dans la terre, changés en bois, pétrifiés, tassés comme des momies.»
«Berlin», par Theodor Plievier, 582 pages, Éditions Libretto, juin 2025
Une phrase: «Le télescope mis à sa disposition sous forme de documentation ultracomplète (rapports secrets, lettres à destination de l’Ouest interceptées et déjà classées, documents confisquées à la mairie de Berlin, etc.) était axé sur Berlin, cette métropole écartelée, enfouie sous la poussière et la cendre, mais qui, sous la croûte des ruines qui la recouvrait, avait toujours un cœur intact qui battait ardemment.»
* N.B.: Pour les lecteurs intéressés à en savoir plus tout particulièrement sur les «Stalingrad» de Plievier et Grossman, il convient encore de lire cet article https://sflgc.org/acte/robert-kahn-stalingrad-sur-le-front-de-la-fiction-theodor-plievier-et-vassili-grossman/