Le titre s’accompagne de la mention «roman», mais la lecture révèle quelque chose d’une biographie à peine revisitée. Ce livre est en fait le roman d’une vie. Une belle vie marquée de rencontres extraordinaires, de chances offertes et d’occasions manquées aussi car l’auteur porte en lui une faille énorme. Dans cette histoire, Alexis Salatko est Alio, cet «enfant à la tête baissée» qui raconte avec une distance toute en élégance, saupoudrée de pointes d’érudition, le «combat vampirique» qu’il a mené toute sa vie contre son pire ennemi: lui-même. Cet enfant qui semble toujours l’habiter. Cet enfant qui, à force de ne regarder que le sol, empilait les pièces de monnaie égarées. Cet enfant qui mettra des années à identifier le mal sournois qui le ronge.
Alio souffre de dépnophobie, c’est-à-dire d’une incapacité à manger devant autrui… Le handicap est d’abord physique. L’enfant est malingre, faible, chétif, dégingandé. Sa tête penche, son cou ploie. Sa névrose est encryptée dans les secrets de famille. Ce petit-fils frêle l’a héritée de son grand-père, Ukrainien de souche. L’homme qui avait combattu dans les rangs des Russes blancs était traqué par les Bolcheviks. Pour assurer sa fuite éperdue jusqu’à Paris, il avait pris l’habitude de manger «tapi dans la pénombre, comme une bête traquée».
À l’école, Alio entre parfois, lui aussi, dans la peau d’une proie et devient la cible des certains élèves mais il peut compter sur la solide bienveillance de son aîné, Kostia, alias «le comte». Un garçon qui semble béni des dieux et gâté par les fées. En effet, il est un brillant musicien qui semble avoir hérité du talent musical de ce grand-père qui aurait pu être le rival ou l’égal de Vladimir Horowitz. Kostia est aussi un solide mathématicien. Mais cet intellectuel va opérer de singulières bifurcations dans son itinéraire personnel. Kostia refuse de marcher dans le sillage «Prof», la mère, disciple de Gaston Bachelard et de «Doc», le père, brillant cardiologue qui sauve parfois des enfants mais veille sur les coronaires de tout le Cotentin depuis son cabinet de Cherbourg.
C’est dans cette famille aisée et parfois déjantée, où les identités sont occultées par les fonctions, les raisons d’être, les raisons sociales, que grandissent ces enfants contraires, contrariés, contrariants et complices. Si Kostia mange peut-être pour deux, il nourrit aussi dans l’ombre ce petit frère égaré dans sa famille. Alio s’enferme dans un placard pour dévorer des livres et croquer entre autres des biscuits Figolu. Mais cette tare démoniaque le poussera même vers les lisières du suicide.
Pourtant, il va croiser Jacques Prévert. Le célèbre poète a passé la fin de sa vie en Normandie. Et, grâce aux relations parentales, Alio lui rend de nombreuses visites. L’entente est cordiale mais plutôt que de partager sa table, Alio barbote des fragments brouillons de poèmes pour en composer des chansons pour le groupe dans lequel il joue… Jusqu’à la brouille.
Il est comme ça Alio. Quand des chances s’offrent à lui dans le cinéma, il se ferme la porte. Effrayé à l’idée qu’il faille partager un déjeuner avec qui que ce soit. Mais à côté de ça, il court, comme un marathonien, comme un forcené, comme un dératé. Il court pour se dépenser de ce qu’il ne mange pas. Il rencontre tout de même l’amour. Il écrit aussi. Il est même publié. Il croise Michel Tournier ou Pascal Quignard. Mais il se l’avoue, «Je n’ai jamais trouvé ma place dans l’intelligentsia. D’une façon générale, ma dépnophobie conjuguée à ma bigorexie (anorexie athlétique: recherche d’endorphine qui procure le bien-être physique) m’a barrée l’accès à la vie active, ce qui est un comble pour un hyperactif.»
À travers ce livre touchant qui est aussi une ode à la littérature et à l’écriture, Alexis Salatko raconte avec brio une histoire personnelle et familiale extraordinaire, intense et bouleversante qui s’enracine dans la France des «Trente Glorieuses» finissantes. Une toile de fond qui rappellera des souvenirs à ceux dont l’enfance et l’adolescence ont traversé les sixties et les seventies.
«L’enfant à la tête baissé», Alexis Salatko, Éditions Denoël, 352 pages, août 2025
Une phrase: «Tu te racontes trop d’histoires et moi j’aimerai vraiment que tu fasses l’effort de te vider la tête quand on remplit ta gamelle. Quand tu sens que la bête se manifeste, va gueuler un bon coup dans le jardin.»