Yawara ou l'histoire dévorante de celui qui mord


Vers l’an 1510, deux prisonniers d’une tribu anthropophage de la jungle amazonienne dans un lieu alors désigné sous le nom de Terre de Pau-Brasil, vivent leur dernière nuit. À l’aube, ils seront sacrifiés et consommés…

Dans cette unité de temps, Angelo le Rouge, sorte d’aventurier errant italien qui se dit bâtard du célèbre Pic de la Mirandole, sature l’espace de mots… Les deux compagnons d’infortune ignorent s’ils se comprennent et Angelo affuble son auditeur contraint et silencieux, cantonné aux lisières de la diégèse du nom/surnom de Bacharel. Un paradoxe étonnant car un bacharel est, en portugais, un licencié en droit et par extension, le terme désigne quelqu’un de bavard. En fait, Bacharel serait plutôt un guerrier puissant qui, à l’heure du sacrifice et de la consommation, ravira sûrement les membres de la tribu puisque par le cannibalisme, on va s’approprier ses vertus, sa force, sa bravoure et son courage.

Quant à ce disert Angelo, il n’a dû sa survie jusqu’alors qu’à ses lâches et veules bouffonneries qui amusent ceux qui sont considérés comme des «sauvages». Angelo se révèle cependant comme un érudit au regard acéré et parfois critique. Il a roulé sa bosse dans l’Ancien comme dans le Nouveau monde. Depuis son lieu de captivité, à travers Bacharel, auditeur inerte et placide, il parle, pérore, spécule, disserte pour la terre entière. Il a juste a pris en otage ce compère en malheur pour lui raconter la légende de Yawara.

Yawara ou «celui qui mord» selon la langue de cette tribu amazonienne est un véritable fils de chienne. Une sorte de Romulus sauvé, nourrisson, de la gueule d’une molosse. Et derrière Angelo le rouge qui parle à Bacherel, qui parle au monde, s’éploient la verve et le verbe de Rodrigo Leão. Il raconte avec agilité, vigueur, érudition, humour et talent cette épopée sauvage d’un être légendaire dont le «destin consistait à maculer le monde d’autant de nuance de sang qu’il en existait».

Car en grandissant Yawara se révélera être un redoutable chasseur de jaguar, un impressionnant dresseur de chiens de guerre, un redresseur de torts et un stratège au combat. Ce meneur d’hommes et de meute s’avère capable de vaincre des Portugais armés d’arquebuses alors que les guerriers de la forêt ne disposent que d’arcs, de flèches et sagaies, armes qui sont, en plaine aventure coloniale, paradoxalement dites «blanches».

Des hommes «décivilisés»

À travers cette histoire barbare, parfois très violente, Rodrigo Leão montre aussi le choc des civilisations, des mentalités, celui de la religion et de l’animisme. Et comme si, aux premières marche de la conquête, il fallait des figures particulière pour incarner une sorte d’osmose sanglante entre deux univers qui se sont longtemps ignorés, le récit fait aussi émerger João dos Piratiningas – inspiré de l’authentique aventurier João Ramalho – et frère Simião.

Ces deux personnages sont en quelques sorte des hommes «décivilisés». Ils ont égaré une bonne partie de leurs codes et valeurs originelles pour épouser celles de ces Indiens. João est resté un guerrier ambitieux qui voit dans Yawara l’émergence d’un possible rival tandis que Simião est devenu un évangélisateur fou. Un pervers qui détourne la religion pour l’interpréter au service de ses viles pulsions pédophiles.

Yawara est plus qu’un roman féroce. C’est aussi une sorte de petit traité d’ethnologie qui parle des origines d’un grand pays né, comme d’autres, de la conquête avide, de la traite d’être humains et du sang versé. Un pays aux veines ouvertes. Pour bien expliciter sa démarche, Rodrigo Leão éclaire d’ailleurs son travail de romancier d’une postface dans laquelle il décrypte son travail. Il le fait en donnant des clés sur le point de vue qu’il a adopté et suggère des ponts entre les terres de sang amazoniennes d’hier et celles d’aujourd’hui. De plus, il accompagne l’histoire de nombreuses et instructives notes de bas de pages qui viennent précisent divers éléments contextuels.
Cet ensemble cohérent, efficace et stylé fait de «Yawara» un livre dévorant.

«Yawara», par Rodrigo Leão, 256 pages, Éditions Paulsen, mars 2026

Une phrase: «La forêt est le théâtre d’une lutte constante pour la survie. En cela, nulle différence avec la civilisation, n’est-ce-pas? Ceux qui ont beaucoup veulent toujours plus, ceux qui n’ont rien veulent davantage, et l’âpreté au gain n’épargne pas ceux qui semblent avoir tout ce qu’il est possible de posséder.»

Philippe Villard

Jongleur de mots et débusqueur de sens, le journalisme et le goût des littératures ont dicté le chemin d’un parcours professionnel marqué du sceau des rencontres humaines et d’une curiosité insatiable pour l’autre, pour celui dont on doit apprendre.