M, morbide et macabre

Voila, c’est avec un grand M comme maestria qu’Antonio Sucrati boucle le pentateuque de la bible biographique qu’il a consacré à Benito Mussolini, son démon historique et historicisé.

L’enthousiasme suscité par la découverte des précédents volumes ne retombe pas avec cet ultime opus qui repose sur les mêmes critères éditoriaux et les mêmes exigences de vérification que les précédents. Ainsi, à l’issue de chaque chapitre retraçant la déchéance du Duce entre l’été 1943 et le 28 avril 1945, date de son exécution, la dimension romancée du propos est étayée par la production sourcée de documents d’époque tels que lettres, articles, extraits de journaux intimes, discours ou autres.

Ce 5e tome de la saga est traversé par un cortège de morts et un fleuve de sang. Des morts tragiques causées par les bombardements alliés, par l’occupant nazi mais aussi par la guerre civile entre fascistes et partisans. Elle ensanglante l’Italie après la restauration pitoyable du Duce, libéré de façon spectaculaire par un commando allemand au Gran Sasso, dans les Abruzzes. Ces reîtres tudesques vont escorter un Mussolini déboussolé, hagard et sans plus de charisme dans la chimérique dérive de la fantoche République sociale italienne de Salò.

Pour ce crépuscule odieux, le Duce convoque auprès de lui d’anciens squadristes. Ces arditis de la première heure ceux qui ont partagé «l’expérience fondamentale qui consiste à tuer ensemble», comme Antonio Scurati le notait dans le premier tome. Ils sont revenus de l’anonymat pour propager la terreur, exercer les représailles, persécuter les juifs, exécuter des otages et se bercer d’illusions. Leur heure tardive sonne comme un glas. Ils profitent du brouillard épais du déclin qui s’étire pour remplacer les dignitaires veules, repus et enfuis des temps de la splendeur du pouvoir. Ceux aussi qu’un Duce impuissant a sacrifié au moloch hitlérien lors de ce sprint dément qui devrait conduire au néant. Parmi eux figure bien sûr son gendre, le velléitaire Galeazzo Ciano.

Dans cette course essoufflée vers l’abîme, émergent la dernière maîtresse du Duce, Clara Petacci, et sa fille, la «pouliche folle» Edda Ciano. Deux femmes qui, tout en poursuivant des buts différents, semblent faire preuve d’un peu de clairvoyance et incitent un Mussolini asthénique, un Duce de pacotille, à réagir.

Surprises
Au fil de ce travail monumental, on s’est habitué au style généreux, ample, rythmé et fascinant de l’auteur. Antonio Scurati navigue sur le fleuve infernal, impétueux et trouble de l’histoire du fascisme avec l’aisance d’un Charon exigeant, soucieux de jouer les lanceurs d’alerte. Et cette nécessité d’éveiller la vigilance et d’alerter sur les dangers du fascisme s’arc-boute aussi bien dans le propos que sur la construction de l’ouvrage.

Il y a d’abord cet avertissement de l’auteur qui déplore que, dans le monde, tant de personnes méconnaissent, nient ou regrettent cette terrible épopée et que, par leur déni, elles s’apprêtent ainsi à la faire revivre sous de nouvelles formes. Le romancier et historien invite ses lecteurs a assumer ces événements «face au passé, au présent et surtout face à l’avenir».

En écho à ces lignes discrètes placées en tout début du livre, on frémira en parcourant la seule partie intégralement fictionnelle de l’ouvrage. Il s’agit d’un monologue posthume de Mussolini, grand cadavre tuméfié à la renverse de la révolution fasciste, pendu par les pieds à une station service de Milan. Le Duce psalmodie les multiples formes de son retour car «à la fin comme au commencement, il n’y aura que les morts» et ce corps reviendra «parce que les morts ne se contentent pas de peser, ils survivent.» Cette péroraison qui incite à ne pas baisser le garde perpétue l’avertissement de Brecht car oui, «le ventre est encore fécond d’où a surgi la bête immonde».

Enfin, dernière grande surprise du livre, ce magnifique travail romanesque et documentaire s’achève page 278!
L’ouvrage se prolonge toutefois avec «Les morts», un ensemble constitué d’une suite de brèves biographies de dignitaires et personnalités ayant servi la cause déliquescente. Ces notices sont très travaillées, nerveuses, incisives et l’ensemble met en perspective le fascisme et ses prolongements politiques dans l’histoire contemporaine de l’Italie. Et il s’achève avec «Une vie», celle de Liliana Segre. Cette fillette âgée de 14 ans en 1945 est l’une des 25 rescapées parmi les 776 enfants italiens déportés dans les camps en Allemagne. Il faut lire cette incroyable destinée qui constitue un précipité du devoir de mémoire.

«M, la fin et le commencement», tome V, par Antonio Scurati, traduction Nathalie Bauer, Éditions Les Arènes 448 pages, août 2026

Une phrase: «Ils sont tous ici, en ce sombre automne 1944, ils sont tous côte à côte dans l’antichambre du dictateur décrépit: assassins, aventuriers, impitoyables, idéalistes déçus et moralisants, dans le même bateau qui coule au bord de ce lac trouble. Benito Mussolini ne semble pas décidé à interrompre ce voyage, il reste agrippé à son apathie, à sa gaité de naufragé, à sa nausée de marin de petit cabotage.»

Un passage: «Avec leurs bérets usés et bordés de vert, avec leurs corps squelettiques mais aussi tenaces que des câbles en acier, ils ont l’apparence de vieillards, de réservistes brûlés par le soleil; ils traînent dans la nuit un sillage de bruits massifs, rouillés, un crissement de croix de fer, ils obéissent aux ordres. À tout ordre, au milieu de la poussière; prisonniers d’une vie opaque, ponctuée d’actes indiscutés et répétés, ils vagabondent à travers l’Europe depuis six ans ou peut-être six siècles. Les soldats éternels de Hitler ne viennent pas de Plaisance, ils viennent d’une ère de ténèbres, du fond animal de l’espèce humaine. Leur marche sur Milan est la marche du nazisme dans l’histoire de l’Europe. Ils trouvent sur leur chemin un ville en ruine.»


NB: Cette recension devrait être la dernière publiée sur ce site appelé à disparaître bientôt. J’aurais aimé chroniquer ici d’autres livres comme «La bascule», le dernier essai de l’historien Johann Chapoutot. Du prochain polar de James Ellroy. De «Eux dont les noms sont inconnus», le puissant roman de Sanora Babb sur la Grande Dépression. J’aurais aimé présenter «Et Athènes brûlait», de Nikos Nikolopoulos ainsi que «Les jours de verre», de Nicoletta Verna, ou encore «Une rue à Moscou», de Mikhaïl Ossorguine ou «Ohio», de Stephen Markley et de bien d’autres encore. De livres neufs, récents ou anciens, des lectures aléatoires et vagabondes, noctambules et ferroviaires, mais j’ai choisi de passer à d’autres choses. Merci à celles et ceux qui m’ont fait plaisir en me lisant.

Philippe Villard

Jongleur de mots et débusqueur de sens, le journalisme et le goût des littératures ont dicté le chemin d’un parcours professionnel marqué du sceau des rencontres humaines et d’une curiosité insatiable pour l’autre, pour celui dont on doit apprendre.