Un ouvrage absolu

C’est plus qu’un livre, c’est une somme. Historiens et spécialistes de l’Armée rouge, Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri décortiquent en quelque 850 pages très denses (sans compter l’appareil critique), l’Opération Barbarossa, la phase initiale de ce qui allait devenir pour les Russes la Grande guerre patriotique. Cette campagne ambitieuse a été lancée en juin 1941 par Hitler et son état-major dans le but d’abattre l’État soviétique dans une lutte à mort, sous-tendue par des considérations racistes et idéologiques, mais aussi des ambitions démesurées, pour ne pas dire folles de suprématie continentale.

Très documenté et écrit de façon enlevée et précise, cet ouvrage monumental est passionnant. Il analyse un choc armé titanesque entre les deux systèmes militaires les plus puissants du moment tout en les inscrivant dans un contexte global. Dans leur perspective, aussi vaste que le théâtre des opérations, les deux auteurs embrassent les modes de pensée et la personnalité des responsables politiques et militaires, la dimension mondiale dans laquelle s’inscrit l’opération, la perception et l’analyse que l’on en fait à Londres, Washington ou Tokyo.

Une vision complétée par le recours à des extraits de journaux intimes, de lettres d’officiers, de soldats, de témoins ou des livres de marche des unités engagées. Ces multiples sources fournissent ainsi de précieuses indications sont sur les mentalités de l’époque tout en révélant la nature des liens que ces différents acteurs peuvent entretenir avec le régime qui les envoie au front.

Campagne monstrueuse
Qu’en ressort-il? Qu’au final on se confronte à une offensive monstrueuse. Monstrueuse dans les moyens déployées et dans les ressources matérielles, économiques et humaines qu’elle absorbe, qu’elle engloutit. Monstrueuse dans son inhumanité qui combine les famines programmées, l’extermination des juifs, le mépris des prisonniers et de ce qui constitue ce que l’on appelle un peu curieusement les «lois de la guerre» et que personne ne respecte.

Avant même l’attaque, l’ordre exigeant l’exécution des commissaires politiques de l’Armée rouge cadre la dimension idéologique de la guerre qui va opposer les deux «alliés» d’hier. Dans le sillage de la Wehrmacht toujours complice, l’arrivée les Einsatzgruppen chargés de l’extermination des juifs atteste de la dimension raciste du choc. La «Shoah par balles» prélude la «Solution finale». Par ailleurs, toutes le lignes consacrées au «siège génocidaire» de Leningrad dont la durée excède le temps du livre, inscrivent la guerre à l’Est dans le cadre voulu et assumé par les nazis, d’une guerre d’anéantissement.

Barbarossa sera finalement tout aussi monstrueuse dans les conséquences de la défaite, bien que ce point ne soit pas abordé puisque l’analyse s’arrête en décembre 1941, une fois l’échec devant Moscou consommé, une fois que l’Armée Rouge se trouve en mesure de passer de la défense à la contre-offensive.


Choc doctrinal
Ce livre éclaire aussi la doctrine militaire élaborée par les belligérants.
Dans le système allemand, le travail d’état-major est essentiel. La planification des opérations se veut méthodique et sur le terrain, les mouvements d’enveloppement lancés depuis les points faibles du front ennemi doivent permettre de parvenir à la «bataille décisive». Celle qui se soldera par l’anéantissement du potentiel militaire et de la réponse politique de l’adversaire. Une démarche qui combine une tradition militaire héritée du XIXe siècle mais renouvelée par l’usage efficace des divisions blindées modernes, des forces motorisés, de la coordination interarmes et de l’initiative laissée, sur le terrain, à l’encadrement de la troupe.

Concentration de véhicules et de chars en Pologne, à la veille du déclenchement de l’opération Barbarossa. Image Wikicommons/Bundesarchiv/Arthur Grimm

Du coté soviétique, l’appareil militaire se veut – du moins au niveau statistique-, impressionnant mais la masse ne signifie pas la valeur. L’Armée Rouge se relève tant bien que mal des années de purge. L’attachement politique au communisme prime sur l’aptitude à la conduite de la guerre. La chaîne de commandement est parasitée par la présence des commissaires politiques perçue comme un frein à l’initiative. Enfin le matériel est souvent obsolète. Surprise par l’assaut initial et contrainte à la défensive et au recul, l’Armée rouge se doit de réagir.


C’est dans la douleur d’un quasi effondrement que les Russes réactivent cet «art opératif» et cette recherche des opérations «dans la profondeur» avancées dans les 1930 par les stratèges Vladimir Triandafillov et Guerogi Isserson. Selon eux, ce ne sont pas les batailles gagnées qui peuvent conduire à la chute d’un État moderne. Mais une série continue d’opérations qui vont user l’adversaire ou permettre d’occuper les centres vitaux à la source de sa puissance. Mais cet «art opératif» ne parviendra à s’affirmer, peu à peu, qu’après Stalingrad


Ce travail apporte aussi une rupture historiographique qui dans les attaques contre la Russie invoque les secours providentiels que constituent la boue, la fameuse raspoutitsa, ou l’hiver. L’analyse des données météos de l’époque bat en brèches les arguments avancés par Hitler lui-même et repris par bien des généraux allemands dans leurs mémoires.

Malgré les retentissants succès initiaux des forces allemandes, les deux auteurs montrent combien la noix russe était trop dure à casser pour une armée qui arrivera exsangue à une quarantaine de kilomètres de Moscou, épuisée par une saignée humaine et une grande attrition matérielle. Sur le plan stratégique, le revers est imputable à des désaccords sur les objectifs, Ce qui a conduit les chefs à courir trop de lièvres à la fois: Leningrad, Moscou, les pétroles du Caucase. Et sur le plan tactique, l’étirement de la chaîne logistique et la désorganisation des chemins de fers russes ont compromis le ravitaillement de la troupe.

Sur bien des aspects, ce livre objectif et équilibré revisite toute l’historiographie de cette campagne intense et épuisante pour lui apporter un éclairage moderne et rigoureux.

«Opération Barbarossa: 1941, la guerre absolue», par Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, 960 pages, Éditions Passés Composés

Une phrase: «Les Allemands n’ont pas manqué Moscou d’un cheveu mais d’une année-lumière. Ils n’avaient ni les effectifs ni la logistique ni le moral pour y parvenir.»

Philippe Villard

Jongleur de mots et débusqueur de sens, le journalisme et le goût des littératures ont dicté le chemin d’un parcours professionnel marqué du sceau des rencontres humaines et d’une curiosité insatiable pour l’autre, pour celui dont on doit apprendre.