Des arabesques égyptiennes

«Ce que je sais de toi» d’Eric Chacour se révèle comme l’un des plus beaux joyaux de cette
rentrée littéraire. Sensuel et félin, tendu et captivant, ce premier roman d’une grande finesse est porté par une écriture subtile et repose solidement sur une construction minutieuse, architecturée et originale. C’est un magnifique et bouleversant livre d’hommes sans qu’il soit question de virilité mâle.

À travers la biographie de Tarek, médecin de la diaspora levantine installée au Caire, l’auteur déroule avec une élégance et fluidité une histoire qui montre comment sur la voie royale de la carrière, entre le cabinet privé, les œuvres sociales, l’union tranquille et la vie bourgeoise, une simple rencontre peut bousculer le cours d’une existence et remettre peu à peu en question les certitudes de l’ordre établi et le rituel des conventions.

Tout allait bien, très bien et peut-être même trop bien pour Tarek. Sage, bienheureux et bienveillant, il voguait sur le cours de la chance comme une felouque sur le Nil. De toute ses fibres, il appartenait à cette haute société égyptienne, chrétienne, levantine, polyglotte et cosmopolite. Il s’inscrivait dans la descendance de ces dynasties prospères qui ont contribué à «faire» l’Égypte en s’inscrivant pleinement dans l’histoire du pays.

Le fil de cette vie normale lui offrait même la joie de retrouver celle qu’il croyait avoir égarée à jamais pour s’installer dans le mariage comme on se coulerait dans une routine cossue, active mais sans vague, entre épouse, mère, sœur et gouvernante.

Jusqu’à la rencontre avec Ali. Ce jeune homme ténébreux, sauvage, jouisseur mais aussi dévoué et efficace devient l’assistant de Tarek dans le dispensaire dont il s’occupe, au cœur d’un quartier à l’atmosphère empuantie par un dépôts d’ordures ménagères. Dès lors, Tarek hume peu à peu d’autres parfums du Caire, tout aussi forts et bouleversants. Car dans un lent glissement vers la transgression de la morale et des codes de classe, Ali se mue peu à peu en un amant qui entraîne avec un naturel total et désarmant ce notable pondéré vers les rivages inconnus de l’homosexualité, dans la sérénité du sentiment. Le nanti au destin tracé et le déshérité au sort déjà très tôt fracassé –mektoub! – forment soudain un couple clandestin qui irradie la narration de son charme magnétique.

Mais dans une société corsetée où les classes relèvent souvent de la caste, l’étau de la pression religieuse et sociale se resserre autour des deux hommes. La séparation contraint Tarek à un exil solitaire et mélancolique, sans être expiatoire, au Canada. Et l’élucidation des circonstances comme des conséquences de cette rupture s’avèrent riches en rebondissements dans lesquels les femmes de l’histoire jouent un rôle essentiel, de l’alcôve à la cuisine.

Enfin, dans ce titre, au point de vue à la fois familier et distancié, se glissent aussi le mystère et la clé d’une autre grande histoire masculine qui recouvre l’entier du propos, celle d’un fils à la recherche de la vérité sur son roman familial, jusque dans une résolution magnifique, en forme de nouveau départ.

Et pour enluminer sans jamais en surcharger les arabesques, cette superbe histoire se déroule sur le fond mélodieux d’une bande-son qui évoque des grandes voix issues de l’Égypte, de Oum Kalthoum à Dalida, qu’adorait paraît-il le président Sadate. Tandis que l’histoire récente du pays, de Nasser aux Frères musulmans, s’inscrit en touches délicates à l’arrière-plan, pour dire le temps qui passe, le monde qui change et les rides qui viennent.


Des phrases:
«La vie commencerait plus tard. Pour l’heure ce n’était pas la vie. C’était une attente, un répit, peut-être l’enfance, une lente préparation. À quoi te préparais-tu? Ou plutôt à quoi te préparait-on!»

«Tu finissais par croire que c’était cela, l’âge adulte: la disparition de toute forme de doute.»

«Si l’idée d’un baiser dans l’espace public en Égypte était déjà difficilement concevable, il ne t’aurait jamais traversé l’esprit que deux hommes puissent s’y livrer!»

«Le cumin, la poussière (déjà), la coriandre, la benzine, les ânes, leurs déjections, le sable, la poussière (encore), la sueur, la cardamone, les gaz de combustion, les oignons frits, les ordures brûlées, les fèves chaudes, le jasmin, la poussière (obstinément), l’asphalte redevenu, visqueux sous le règne sans partage du soleil! Le Caire était une entêtante présence olfactive qu’une infinité d’éléments composaient. On ne se rend pas compte de ces choses-là qu’au moment de les retrouver. Avant elles ne sont pas: leur abstraction est semblable à celle des battements de cœur. Elles sont vitales mais invisibles. Elles reviennent alors avec une violente évidence, aussi envahissantes que leur présence était jadis anodine. À ce moment précis, elles étaient pour toi Le Caire.»

«Ce que je sais de toi», Eric Chacour. Éditions Philippe Rey, 304 pages.

La délicate fresque égyptienne ciselée par Eric Chacour va de 1961 à 2001. En cette rentrée littéraire où l’on a moins publié de livres que d’habitude, réduisant de fait le nombre de de premier romans, celui ci est à découvrir. Ab-so-lu-ment ! Photo ©Justine Latour

Philippe Villard

Jongleur de mots et débusqueur de sens, le journalisme et le goût des littératures ont dicté le chemin d’un parcours professionnel marqué du sceau des rencontres humaines et d’une curiosité insatiable pour l’autre, pour celui dont on doit apprendre.