La garde rouge de Staline

Il y a dans ce livre de la bacchante conquérante, de la médaille tintinnabulante et de la stratégie vaillante. Mais tout n’est pas que gloire militaire dans cette série de portraits consacrée aux maréchaux de Staline.

Le tyran rouge a, entre 1935 et 1953, nommé 138 maréchaux. Les dix-sept mis en avant dans ce livre relèvent d’un choix que les auteurs expliquent dans leur présentation. De ce lot, on en connaît quelques uns. Joukov bien sûr, le vainqueur de Berlin, Koniev et Rokossovski qui marchèrent à ses côtés pendant la Grande Guerre patriotique, Toukhatechevski victime des vastes purges du milieu des années 1930, voire Boudienny dont les combats et les chevauchées durant la Guerre civile sont célébrées dans «Cavalerie Rouge» d’Isaac Babel.

Mais, pour la plupart, ces dix-sept maréchaux d’élite de Staline n’ont pas atteint la notoriété des Eisenhower, Montgomery ou Rommel qui figuraient dans les autres camps.

Dame, c’est qu’avant même de monter en grade, il fallait surtout survivre. L’autobiographie devait être sans tâche, le bolchevisme pur, le communisme ardent et surtout, il fallait prendre garde à ne pas faire trop d’ombre au Vojd, au Suprême, qu’était le Géorgien paranoïaque à la main de fer.

Ces biographies sélectives, à l’écriture fluide et exigeante, fourmillent d’informations. La juxtaposition de destins individuels dessine néanmoins une véritable perspective historique grâce à l’érudition de Jean Lopez sur les questions militaires et grâce à sa connaissance de l’Armée rouge ainsi qu’en témoignent plusieurs de ses livres, écrits parfois en collaboration comme celui-ci.

Pour ce que qui est de la petite histoire, les militaires de la patrie de la Révolution et du collectivisme n’en restent pas moins des individus. L’ouvrage met ainsi en relief comment, à coup de mémoires, ils cherchent à maximiser leurs victoires, minorer leurs défaites et régler leurs comptes, sous la férule d’un dictateur qui s’amuse à jouer de leurs rivalités. Mais certains d’entre eux ont fait profil bas ne laissant pas d’écrits personnels tel Leonid Govorov. Sortis, comme bien d’autres des rangs des officiers tsaristes, on comprend qu’il ait opté pour la prudence et la discrétion.

Et pour rompre aussi avec une vision européocentrée de l’URSS, il faut se plonger avec curiosité et intérêt dans la vie et le destin tragique du maréchal Bliukher (1890-1938) qui suscita l’admiration de Joukov. Son action militaire est liée au aux opérations conduites dans l’Extrême-Orient soviétique entre 1921 et 1938. Dans le secteur, les incidents des frontières furent multiples et les batailles aussi nombreuses que méconnues.

Mais si, comme le souligne l’ouvrage, on intègre leur action dans la longue durée, ces nouveaux maréchaux d’empire cartographient le théâtre des opérations. Leurs expériences, leurs apports théoriques, stratégiques, tactiques et opératifs rendent compte de l’évolution, de l’organisation, de l’adaptation et de la modernisation de l’Armée rouge de la Guerre civile à la guerre froide. Il est d’ailleurs saisissant d’apprendre que le brillant et discret Sokolovski a forgé et théorisé la doctrine nucléaire de l’URSS et qu’elle est restée en vigueur jusqu’à l’implosion du régime. Enfin, après-guerre, l’action de ces militaires s’est traduite aussi par leur contribution majeure à l’installation et à la consolidation du communisme dans le bloc de l’Est.

Cette phalange sans fraternité s’est toutefois hissée au sommet au prix du sang. Si certains aimaient la poudre comme la canonnade et ont été blessés au feu, d’autres ont exercé leur talent dans l’état-major. Mais tous n’ont guère ménagé les vies de leurs hommes notamment pour complaire à Staline avide de victoires et de résultats immédiats acquis sur les front dont ils avaient la charge. Certains tels Rokossovski ou Meretskov ont réchappé des geôles et les tortures du NKVD. Et cet aspect terrifiant de ce singulier management par la peur, si caractéristique du stalinisme, a influé sur leur psychologie et leur action.

Cette garde rouge présente des hommes qui, à leur manière, ont fait l’Histoire.

Une phrase: «Chaque maréchal rouge se tenait seul en face du maître.»

«Les maréchaux de Staline», par Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri, Éditions Perrin, 534 pages.

Philippe Villard

Jongleur de mots et débusqueur de sens, le journalisme et le goût des littératures ont dicté le chemin d’un parcours professionnel marqué du sceau des rencontres humaines et d’une curiosité insatiable pour l’autre, pour celui dont on doit apprendre.